Publié dans "Innovation"

Aujourd’hui où nombre de fabricants incitent les utilisateurs d’imprimantes à une consommation dispendieuse de cartouches d’encre, de machines elles-mêmes, le designer Paul Morin, membre du French Bureau, innove avec un produit pensé pour durer.

Interview de celui qui a été nommé étoile jeune talent par le ministère de la Culture.

Dans le cadre de votre projet de fin d’études à l’École nationale supérieure de création industrielle, vous avez imaginé Impro. En quoi votre imprimante est-elle à contre-courant de celles des grands fabricants du marché ?

Elle présente deux différences majeures qui se résument à la facilité de sa réparation et à son adaptation aux besoins de l’utilisateur. La conception interne d’Impro a été pensée pour être dépannée par l’usager lui-même et le modèle économique propose une autre façon de consommer les encres.

Plus concrètement, en démontant une machine aujourd’hui, vous avez sous les yeux un objet très complexe. Avec Impro, c’est l’inverse : la machine est simple à ouvrir et les éléments techniques à l’intérieur font davantage penser à de la mécanique qu’à de l’électronique ou à de l’horlogerie. Les composants sont séparés les uns des autres, tous accessibles et identifiables par un code couleur. Inutile d’être technicien pour changer une pièce, d’autant que notre plate-forme en ligne propose des tutoriels. Lors d’une panne, l’utilisateur se connecte au site et, avec la documentation en ligne, identifie facilement l’origine. Il lui suffit ensuite de commander la pièce et de suivre le tutoriel pour la changer.

L’imprimante « Impro »

Autre caractéristique : l’alimentation en encre se fait par réservoirs et non par cartouches. Cette particularité présente un avantage économique (l’encre en grande quantité est moins onéreuse), écologique (la réduction de la quantité de déchets) mais aussi de l’ordre de la perception, de l’usage. En effet, la transparence des réservoirs permet de connaître immédiatement le niveau d’encre et sa consommation. Avec les cartouches, impossible de vérifier qu’elles sont réellement vides quand la machine indique de les changer. Un moyen possible pour les fabricants de revendre des cartouches à des cycles plus fréquents…

Votre objectif de départ était-il de prendre le contre-pied de l’obsolescence programmée ?

En effet, puisque que mes enjeux étaient avant tout écologiques. Au-delà du design, qui est ma formation de départ, j’ai senti le besoin de repenser certains objets industriels pour leur permettre d’avoir un impact positif sur l’environnement ou, en tout cas, de réduire leur impact négatif. J’ai alors démonté des machines existantes pour comprendre leur fonctionnement et tenté de les repenser de A à Z en recherchant des opportunités qui feraient coïncider les intérêts des utilisateurs avec une conception responsable de l’industrie.

Quels sont ces enjeux écologiques ?

Les imprimantes produisent de nombreux déchets d’équipements électriques et électroniques, difficiles et coûteux à recycler. Il faut savoir que le modèle commercial de la vente d’imprimantes est pensé pour encourager la consommation de ressources. Les cartouches d’encre en sont l’exemple parfait : les contenants sont très petits et composés en grande partie de plastique. La stratégie commerciale est de faire des marges sur la vente de consommables et de proposer des machines quasiment à prix coûtant. Résultat : le consommateur se retrouve souvent dans une situation où acheter des cartouches d’encre revient quasiment aussi cher que remplacer l’imprimante par une nouvelle. Ces pratiques encouragent le changement des machines alors qu’elles ne sont pas forcément hors d’usage.

Quel est le modèle économique de votre projet ?

Il s’oppose à celui de Gillette, où le rasoir est vendu le moins cher possible et les lames de rechange, à l’origine de marges confortables, à un prix très élevé. Mon intention est de revenir à un modèle plus classique. Je m’explique : au départ, le consommateur achète la machine un peu plus chère, au prix réel et non bradé. En échange, il investit dans un produit durable, qu’il pourra réparer et maintenir. Et, en quelques années, il rentrera dans ses frais grâce aux consommables vendus à des prix très raisonnables. Finalement, le coût à la page sera beaucoup plus intéressant que sur les machines actuelles.

Quel segment de marché visez-vous ?

Au départ, l’imprimante s’adressait plutôt à des architectes, des bureaux d’études, des graphistes… avec des besoins d’impression sur grands formats.

Dernièrement, nous avons retravaillé le concept pour renforcer notre business model et trouver la meilleure façon de commercialiser notre machine dans un premier temps. Nous allons ainsi sur de plus petits formats pour toucher les particuliers et les travailleurs indépendants, plus porteurs pour initier notre activité. Le marché que nous visons à cinq ans est donc celui des imprimantes A4 et A3. Notre produit peut également intéresser des grands groupes qui disposent d’imprimantes individuelles et désireux d’encourager des démarches d’écoconception.

Phase de prototypage, d’industrialisation… où en êtes-vous ?

Depuis mars dernier, French Bureau (pour qui je travaille depuis 2017 et dont la mission est de proposer à de grands groupes de tester des innovations sur le marché en créant des startups) développe mon projet de diplôme. Ce travail qui était au départ un sujet de design devient aujourd’hui un projet d’entreprenariat.

Nous entrons donc dans une phase de prototypage avec l’objectif d’avoir, cet été, un premier exemplaire d’imprimante qui fonctionne, avec l’apparence de ce qu’elle serait réellement. Cette étape permettra de prouver la viabilité d’Impro, mais aussi d’affiner les hypothèses de coûts de production pour ensuite rechercher des investisseurs et lancer l’industrialisation.

 

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