Publié dans "Regard"

Pour les entreprises, intégrer les objectifs et les approches du développement durable au sens large dans l’organisation de leur supply chain représente aujourd’hui un enjeu fondamental. C’est en tout cas la conviction d’Alicia Jaegler, chercheuse et enseignante spécialiste de la supply chain durable.

Pourquoi les entreprises ont-elles intérêt à mettre en œuvre une gestion durable de leur supply chain ?

Cet enjeu répond aux trois grands volets du développement durable.
De façon assez évidente, il s’agit d’abord, dans une dimension économique, de préserver la pérennité même de l’activité.
Sur le plan environnemental, on peut distinguer deux grands types de motivations. D’une part, les entreprises ont pour objectif de mieux maîtriser leurs impacts sur l’environnement lui-même (pollution aérienne, pollution des sols et des cours d’eau, biodiversité…). Les consommateurs y sont de plus en plus sensibles. Une autre préoccupation aujourd’hui prioritaire est la gestion optimisée des ressources avec la mise en place de boucles d’économie circulaire. Dans la mesure où les Supply chains utilisent encore majoritairement des ressources épuisables (énergies ou matières premières d’origine fossile ou encore terres rares), il existe là un vaste terrain d’optimisation.
Enfin, il faut prendre en compte l’ensemble du volet social du développement durable. Sur ce point, la gestion des risques est le grand enjeu. Côté risques internes, il s’agit notamment de ceux dits psycho-sociaux, et bien sûr des troubles musculo-squelettiques. Mais on peut également parler des risques externes. Dans certains pays, on a vu des usines s’effondrer sur leurs salariés, et l’on sait que d’autres ont employé des enfants ou font travailler leurs employés dans des conditions très insalubres ou difficiles. Dans les métiers de la logistique, cela devient un vrai sujet, et pas seulement pour des questions d’image…

Comment cela peut-il se traduire concrètement ?

Là encore, je formulerai une réponse en trois temps qui correspondent aux trois grandes composantes de la supply chain : l’amont, l’interne et l’aval.
Si l’on regarde l’amont, mettre en place une supply chain durable commence par nouer des relations de plus en plus proches et collaboratives avec les fournisseurs. Beaucoup d’entreprises établissent des chartes qui formalisent les points sur lesquels elles souhaitent se montrer vigilantes, tandis que d’autres font appel à des systèmes de labellisation ou de normes. Mais cela tient aussi, toujours en amont de la chaîne, à la notion d’éco-conception des produits. Il s’agit alors de choisir les bonnes matières premières, d’optimiser les process de fabrication… Cette idée d’éco-conception, qui se prolonge jusqu’à la fin de vie du produit, rejoint celle de l’économie circulaire : on cherche à concevoir un produit en faisant en sorte qu’une fois en fin de vie (ou de cycle), il soit recyclable ou facilement reconditionnable par exemple. Chacun peut d’ores et déjà constater, dans sa vie quotidienne, que les choses bougent, en particulier du côté de l’emballage.
En interne, tendre vers une gestion durable de la supply chain commence souvent par la mise en place d’indicateurs de performance durable, par exemple, sur les émissions de CO2. Mais c’est aussi, du côté du management et des RH, développer une vision prospective de l’employabilité des salariés, redonner de l’autonomie et de la responsabilité aux opérateurs de terrain dans le cadre des nouvelles approches d’entreprises dites “libérées”, ou encore réfléchir à ce que sera la place de l’humain à l’heure de la robotisation et de l’intelligence artificielle.
Enfin, en aval, on pense bien sûr à la distribution, notamment à la logistique du dernier kilomètre, c’est-à-dire la livraison en ville, et à celle des retours (objets en fin de vie ou renvoyés par les consommateurs) qui peuvent être particulièrement complexes à gérer pour les logisticiens.

En quoi apparaît-il pertinent de transposer la notion d’éco-quartier au monde de l’entreprise ?

On voit, en effet, se développer des zones d’activités au sein desquelles les entreprises mettent en place des logiques de mutualisation et d’économie circulaire, par exemple en faisant en sorte que les déchets des unes deviennent les ressources des autres.
De ce point de vue, ce qui a été initié dès la fin des années 60 à Kalundborg, une ville portuaire au Danemark, fait figure de bonne pratique par excellence. Cette ville a eu une approche véritablement pionnière de ce que l’on appelle l’écologie industrielle. Entre autres synergies, la raffinerie de pétrole valorise la vapeur produite par la centrale électrique, et celle-ci utilise les eaux usées de la raffinerie pour son refroidissement. Les eaux tièdes de la centrale servent ensuite à la ferme piscicole, tandis qu’une unité de désulfuration du gaz donne son gypse à une entreprise qui fabrique du plâtre.
Il semble tout à fait intéressant, dans les années à venir, que les entreprises s’inscrivent dans ces logiques de complémentarité entre différentes activités au sein d’un même périmètre géographique. En matière d’optimisation et de durabilité de leur supply chain, elles ont certainement beaucoup à y gagner.

Anicia Jaegler en bref

Anicia Jaegler est ingénieure des Mines, docteure en génie industriel et sciences de gestion des Mines de Saint-Etienne et habilitée à diriger des recherches du CRETLOG de l’Université Aix-Marseille. Professeure de supply chain management à KEDGE Business School, elle est responsable du lab “Supply Chains durables” de l’école.

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