Publié dans "Regard"

Donner aux femmes la place qu’elles méritent dans la société est une cause chère à Pierre-Yves Ginet. Photographe-reporter, il est aussi (et surtout) co-fondateur de l’association « Femmes ici et ailleurs », co-rédacteur en chef du magazine du même nom et membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. Regard d’un passionné qui évoque les enjeux de la mixité en entreprise, avec recul.

Pourquoi encouragez-vous résolument les entreprises à s’engager en faveur de la mixité ?

D’abord, et avant tout, parce que c’est une question fondamentale d’éthique et de justice sociale. Comme chaque acteur et actrice de la société, les entreprises ont leur rôle à jouer pour faire progresser la mixité. Il en va tout simplement de leur responsabilité citoyenne.

Cet enjeu éthique relève de l’égalité, mais aussi de la liberté, en l’occurrence celle de l’orientation professionnelle. Or aujourd’hui, celle-ci est fortement “genrée”. En France, on répartit les métiers en 87 familles, dont seulement 12 sont considérées comme mixtes, c’est-à-dire que la répartition hommes-femmes se situe entre et 40 et 60 %. Cela signifie qu’une jeune fille, lorsqu’elle envisage son avenir professionnel, réfléchit a priori sur une douzaine de familles de métiers, là où un jeune homme aura un spectre de choix considérablement plus large. Non seulement c’est une forme d’injustice, mais cela ne va pas dans le sens de l’employabilité des jeunes.

En outre, les entreprises qui ont véritablement développé la mixité et l’égalité femmes-hommes au sein de leurs effectifs, à tous les étages et jusqu’en haut de leur hiérarchie, constatent que cela rend leurs équipes plus performantes. Elles observent aussi que cela s’avère, in fine, largement bénéfique pour leur performance générale. C’est le cas pour toutes les formes de diversité, mais la mixité est la première d’entre elles. Tout simplement parce qu’elle concerne une personne sur deux !

Ce lien mixité/performance est-il établi ?

Même s’il est évidemment difficile à quantifier précisément, comme tout ce qui relève de l’humain, de nombreuses études sont venues le corroborer. Celles menées notamment depuis le début des années 2000 par le chercheur et professeur français Michel Ferrary démontrent que les équipes les plus mixtes sont aussi les plus engagées et les plus productives. On peut aussi citer la série de rapports “Women Matter”, du cabinet McKinsey, qui apporte des conclusions similaires. Ils décrivent les effets de la mixité sur l’engagement des collaborateurs et des collaboratrices, l’image de marque des entreprises et la satisfaction de la clientèle.

Quels sont les employeurs les plus actifs dans ce domaine ?

Ils sont encore extrêmement minoritaires, mais ce sont surtout de très grandes entreprises. Du reste, c’est aussi pour faire face à une réalité économique que certaines d’entre elles ont commencé à s’engager concrètement sur le sujet. Confrontées à des problèmes de recrutement, elles ont trouvé intéressant, par exemple, de pouvoir embaucher des codeuses plutôt que des codeurs.
Un mouvement très positif a été lancé, il y a quelques années, par des employeurs de premier plan comme Engie, Sodexo ou Randstad, qui ont été l’un des tous premiers à s’attaquer réellement au problème de l’égalité salariale entre les femmes et les hommes. Ce qui me semble intéressant, c’est que ces grands acteurs initient une culture de l’égalité et de la mixité, dont je suis convaincu qu’elle va se propager progressivement au sein des plus petites entreprises.

Dans quelle mesure la dynamique que vous évoquez est-elle à mettre en parallèle avec ce qui se passe depuis quelques mois, sur les questions de harcèlement et de libération de la parole des femmes ?

Il y a clairement une vague de fond (“Feminism” figure actuellement parmi les mots les plus saisis sur les moteurs de recherche aux États-Unis) et cela ne peut que contribuer à faire avancer les choses. Ce que je constate surtout, c’est que si il existe aujourd’hui mille façons plus ou moins militantes d’être féministe, toutes partagent une cause commune, basique et fondamentale, qui est l’égalité. Le monde professionnel est évidemment concerné. Ainsi, si l’on observe la question de l’inégalité salariale femmes-hommes, on voit que celle-ci tient à deux facteurs principaux. D’une part, la règle « à travail à égal, salaire égal » est encore très largement contournée ; et, d’autre part, les hommes sont beaucoup plus nombreux que les femmes à occuper les postes les mieux rémunérés. On se retrouve ainsi, dans nombre de grandes entreprises, avec des effectifs à 80 % féminins en bas de la hiérarchie et à 100 % masculins en haut. C’est tout un modèle d’organisation de la société qui est à remettre en cause et les entreprises ne sont pas, loin de là, les seules responsables. Mais, encore une fois, il est de leur devoir d’agir. C’est dans leur intérêt et il est très encourageant que certaines, parmi les plus importantes d’entre elles, donnent activement l’exemple.

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