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L’Agence Hébergée, une Idée (co)-opérante.

Par Dimitri Sandler...

Dimitri Sandler est docteur (es philosophie) de l’Université de Strasbourg. Il enseigne la philosophie à l’Ecole de la Deuxième Chance de Seine-Saint-Denis.
Il a crée en 2008 l’Oeil du philosophe, une société de conseil et de production de films documentaires à l’usage des entreprises et des institutions.

La puissance d’une idée, sa grandeur, tient je crois à ce qu’elle se laisse à la fois énoncer clairement et simplement tout en recouvrant et en absorbant un maximum de réalités, tout en traduisant une grande complexité sur le plan concret. Il y a dans l’idée une relation étonnante entre le simple et le complexe ; l’idée, c’est en quelque sorte le multiple qui se laisse ramasser dans l’Un. L’idée est à la complexité ce que la factorisation est aux formules mathématiques. Elle clarifie l’énoncé sans toutefois nier aucune de ses parties, car à chaque instant l’idée peut être redéployée comme la formule factorisée peut être redéveloppée.

Il s’agit d’atteindre ici la problématique de l’Agence Hébergée, précisément l’Idée de l’Agence Hébergée, mais avant de le faire et pour éclairer mon préambule, j’aimerais faire un détour par l’histoire de la philosophie et illustrer mon propos de quelques exemples « d’idées » qui ont en quelque sorte scandé la généalogie de la pensée européenne.

Je songe par exemple à l’idée de la vérité telle qu’elle surgit dans les dialogues socratiques. Avant Socrate, les sophistes étaient propriétaires de la vérité ; ils en étaient les forgerons, du moins les constructeurs. La vérité se déclinait d’un discours à l’autre et n’avait d’autre référence que le discours lui-même. Seule la qualité rhétorique du discours, sa capacité à convaincre constituaient le gage de la vérité.

Face à cette conjoncture discursive, Socrate ne dit qu’une chose, simple… Il dit, ironiquement, « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien ». La formule est laconique, elle peut même sembler pauvre. Et pourtant, elle est extraordinairement opérante. Car elle signifie que nul ne saurait être détenteur de la vérité, ce qui revient à dire que la vérité est une entité séparée qui n’appartient qu’à elle-même.

Dès lors, nul ne saurait prétendre détenir, forger ou construire la vérité. La vérité cesse d’être l’objet d’une construction ou d’une appropriation pour devenir plutôt l’objet d’une recherche, d’une quête, d’une mise en relation. La vérité devient elle-même, elle vit hors de nous. Par-là, Socrate inaugure non seulement la démarche philosophique, mais avec elle, c’est toute la perspective de la recherche scientifique qui se met en place.

Je songe maintenant à Descartes qui, dans Les Passions de l’Âme, affirme pour la première fois qu’il existe une relation d’intercommunication et d’interdépendance entre le corps et l’esprit. Avant lui, on imaginait que le corps n’était qu’un réceptacle, une sorte de machine obéissant à l’esprit. Cette idée, qui procède d’une observation attentive des réseaux nerveux, nous apparaît aujourd’hui très simple, très sobre dans sa formulation. Le corps et l’esprit communiquent, ce qui signifie que le corps a son langage propre. Et cette idée, encore une fois, recouvre et traduit une grande complexité, celle des rapports entre la psyché et le soma, et de ce fait elle annonce ce que l’on appelle aujourd’hui la sphère des affections dites « psychosomatiques ». Pour cette raison, elle constitue une véritable révolution sur le plan conceptuel (on ne pourra plus aborder la question de l’homme sans en tenir compte). L’homme ne saurait être désormais considéré comme un pur et simple esprit doté d’un corps, mais il devient un réseau d’interconnections complexes de principes à la fois immatériels et matériels.

Voilà pour ce qui est de l’idée dans le paysage de l’histoire de la pensée, mais j’aurais pu tout aussi bien choisir de présenter par exemple l’idée de la Démocratie, incroyablement simple et opérante elle aussi. Ce que j’essaie de faire sentir ici, par ce détour conceptuel, c’est le rapport étonnant, voire presque contradictoire, qu’il peut y avoir entre le plan concret, ce que j’ai appelé jusqu’à présent « la complexité » et le plan de l’abstraction, celui de l’Idée justement, domaine de la « simplicité », du moins de « l’unicité », de « l’Un » dit-on en philosophie.

Pour qu’une idée soit effective, pour qu’une idée soit une idée, il faut qu’elle permette de faire retour vers le monde réel, il faut qu’elle soit « opérante », qu’elle permette d’agir sur la réalité et que par cette effectivité elle participe à la transformation de la réalité.

A ce titre, il me semble que la pratique de « l’Agence Hébergée » relève de l’Idée. Quand on se représente la chose, on se dit qu’il n’y a rien de plus simple, qu’on aurait pu y penser soi-même depuis longtemps, que d’ailleurs, vu comme ça, cette idée n’a l’air de rien. Mais je crois que c’est précisément parce que ça n’a l’air de rien, comme le rien de la formule socratique sur le non-savoir, qu’il s’agit précisément d’une idée forte, d’une idée puissante. C’est une idée puissante, parce qu’elle se laisse recueillir en quelques mots « Hébergeons une agence d’intérim à l’intérieur de l’entreprise où vont œuvrer les intérimaires » tout en agissant profondément sur le plan concret, jusqu’à le transformer. « L’Agence Hébergée » n’est pas une Idée philosophique, c’est une idée entrepreneuriale qui opère à la fois dans son champ propre, celui de l’entreprise, et au-delà, de la même façon qu’une idée philosophique puissante opère au-delà du champ philosophique.

À la lecture de la présente page, laquelle fait état des déclinaisons locales de l’idée d’Agence Hébergée, on découvre sur le plan concret que le fait pour l’Agence d’Intérim « d’habiter » à l’intérieur même de l’entreprise employant le personnel intérimaire, provoque une véritable révolution. Je ne qualifie pas ici ce terme de « révolution » — j’aurais pu en effet parler de révolution économique, sociale, ingénieuriale… — car le propre d’une révolution, c’est précisément d’affecter l’ensemble de la réalité. La Révolution Française, par exemple, est une transformation certes «politique », mais on voit très vite que son mouvement se porte bien au-delà. Elle affecte et transforme le rapport de l’homme à soi, à ses croyances, elle bouleverse la géographie sociale, modifie le paysage économique en permettant à la bourgeoisie d’émerger comme classe et, comme telle, d’entraîner dans son sillage l’industrie naissante vers sa propre révolution dite « industrielle » … et j’en passe.

Je ne qualifie pas cette révolution, précisément parce qu’il me semble que l’on voit déjà, au moins en germes, se profiler ici, à travers la pratique de l’Agence Hébergée, quelque chose comme une transformation de grande envergure. Cette idée, par la flexibilité qui la caractérise, permet en effet aux entreprises de faire face aux trois grandes crises qui minent notre époque (crise économique, crise de l’emploi, crise de l’identité) ; elle transforme la représentation souvent dépréciative que nous avons de l’Intérim en revalorisant le rôle de l’intérimaire, lequel devient quelqu’un, c’est à dire quelqu’un de confiance, quelqu’un de fiable, quelqu’un que l’on connaît et non plus un simple mercenaire ; enfin, cette idée offre même une réponse à des problématiques techniques, puisque la prise en compte de l’intervenant est à même d’engendrer des transformations sur le plan de la productique.

L’Agence Hébergée est une idée qui agit donc au-delà de l’entreprise dans le champ économique, dans le champ social et dans la sphère éthique. C’est une idée simple qui apporte une ou des réponses à des problématiques complexes et qui contribue à agir sur cette complexité. Enfin, et j’achèverai mon propos sur ces mots, c’est une idée que l’on pourrait qualifier de « coopérante ». C’est un détournement du mot, au sens où dans son usage courant ce terme n’est jamais utilisé comme tel, en tant qu’adjectif, mais il a ici le mérite de faire résonner la dynamique centrifuge, quasi organique, de cette idée entrepreneuriale. Coopérer, ce n’est pas collaborer. Collaborer, c’est travailler avec… alors que coopérer revient à travailler ensemble. La nuance peut sembler infime, mais elle fait toute la différence. Dans le premier cas, les individus restent isolés et se connectent entre eux dans la sphère du travail, dans le second, ils se rassemblent pour mettre en œuvre un projet, en partager les difficultés et les succès. Dans le premier cas, on se restreint à la sphère du travail, dans le second on est plongé dans une aventure humaine.

Perçue sous l’angle d’une idée « co-opérante », d’une idée qui amène l’ensemble des acteurs du processus de production à œuvrer de concert, dans une même dynamique, l’idée de l’Agence Hébergée ne manque pas d’évoquer, comme cela a été souvent dit dans la présente brochure, un certain esprit de famille. Car dans quel autre cercle que celui de la famille travaille-t-on dans la transparence, sans craindre de « tout dire », ce qui fonctionne comme ce qui ne fonctionne pas, pour précisément conduire la famille vers le meilleur ?

Dimitri Sandler